En France, la campagne du référendum a enflammé le non européen au
référendum. Ses porte-parole vont jusqu'à se prétendre les seuls vrais
européens. Ils oublient que sa victoire l'affaiblirait, puisqu'elle
déclencherait un antagonisme radical avec le non souverainiste, villiériste
et Front national. Ils ignorent les obstacles à l'élaboration d'une
Constitution meilleure.
Les convergences Fabius-Bové- communistes-trotskistes leur donnent
l'impression que le "peuple de gauche" s'est retrouvé, réveillé et marche
vers la victoire. Le refus à la Constitution s'est amplifié en un refus de
l'état actuel des choses. Et la virulence accrue de ce refus s'est
transformée, dans son exaltation, en nouvelle espérance. Le non apparaît
comme un oui grandiose à une autre Europe, une autre économie, une autre
société.
Il y a eu l'illusion du programme commun, mais au moins il y avait un
programme. Aujourd'hui, il n'y a pas de programme dans le non commun. Son
espérance se construit sur le vide : il n'y a pas d'alternative profonde
pour une autre économie, une autre société, une autre Europe. Le discrédit
total de l'économie et de la société dites socialistes de l'URSS a créé une
absence d'alternative. La grande illusion nous masque le grand vide. Certes,
ce vide devrait, pourrait être comblé j'y viens , mais ce ne sont pas les
marxistes-léninistes des diverses obédiences qui sont en mesure de le
combler.
Ici apparaît, au-delà du oui et du non, la nécessité d'élaborer une économie
plurielle qui comporterait le marché mais développerait commerce équitable,
entreprises citoyennes, développements associatifs et mutualistes. La
nécessité de rompre avec toutes les solutions uniquement quantitatives aux
problèmes vitaux, dont au premier chef la solution par la croissance. De
formuler une politique de civilisation au service de la qualité de la vie.
De donner à l'Europe un rôle mondial, non seulement pour éviter les guerres
de civilisations et de religions, mais aussi pour l'unité dans la diversité
des cultures, le dialogue et la compréhension entre les humains.
Le oui et le non sont deux paris ; mais c'est le vide du non qui donne son
sens au oui, encore que celui-ci débouche sur le même vide, mais après avoir
sauvegardé les chances d'une Europe politique. Une Constitution, même
médiocre, même ambiguë, ne peut que renforcer le sentiment d'une identité
commune et la réalisation de notre communauté de destin.
Le pari du non porte en lui non pas un "alter-européisme" , qui reste
malheureusement fantôme, mais la désunion entre ses partisans divers et
divergents, entre la France et ses partenaires européens, et il renforcerait
les tendances centrifuges chauvines.
Le pari du oui évite la désunion européenne. Il a pour vertu de signifier
d'abord un oui à l'institution d'une base politique commune aux deux Europe
qui tendent à diverger, et il permet de reprendre le projet initial vers des
développements politiques futurs.
"Alter-Européens", mes amis, mes frères, un effort de pensée pour dissiper
le mirage des lendemains du non qui chantent.
Edgar Morin est sociologue.
par Edgar Morin pour Le Monde
Article paru dans l'édition du 26.05.05
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