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    :: mercredi, juin 01, 2005 - 14:26 ::
    Les lendemains du non, par Edgar Morin

    En France, la campagne du référendum a enflammé le non européen au
    référendum. Ses porte-parole vont jusqu'à se prétendre les seuls vrais
    européens. Ils oublient que sa victoire l'affaiblirait, puisqu'elle
    déclencherait un antagonisme radical avec le non souverainiste, villiériste
    et Front national. Ils ignorent les obstacles à l'élaboration d'une
    Constitution meilleure.

    Les convergences Fabius-Bové- communistes-trotskistes leur donnent
    l'impression que le "peuple de gauche" s'est retrouvé, réveillé et marche
    vers la victoire. Le refus à la Constitution s'est amplifié en un refus de
    l'état actuel des choses. Et la virulence accrue de ce refus s'est
    transformée, dans son exaltation, en nouvelle espérance. Le non apparaît
    comme un oui grandiose à une autre Europe, une autre économie, une autre
    société.

    Il y a eu l'illusion du programme commun, mais au moins il y avait un
    programme. Aujourd'hui, il n'y a pas de programme dans le non commun. Son
    espérance se construit sur le vide : il n'y a pas d'alternative profonde
    pour une autre économie, une autre société, une autre Europe. Le discrédit
    total de l'économie et de la société dites socialistes de l'URSS a créé une
    absence d'alternative. La grande illusion nous masque le grand vide. Certes,
    ce vide devrait, pourrait être comblé j'y viens , mais ce ne sont pas les
    marxistes-léninistes des diverses obédiences qui sont en mesure de le
    combler.

    Ici apparaît, au-delà du oui et du non, la nécessité d'élaborer une économie
    plurielle qui comporterait le marché mais développerait commerce équitable,
    entreprises citoyennes, développements associatifs et mutualistes. La
    nécessité de rompre avec toutes les solutions uniquement quantitatives aux
    problèmes vitaux, dont au premier chef la solution par la croissance. De
    formuler une politique de civilisation au service de la qualité de la vie.
    De donner à l'Europe un rôle mondial, non seulement pour éviter les guerres
    de civilisations et de religions, mais aussi pour l'unité dans la diversité
    des cultures, le dialogue et la compréhension entre les humains.

    Le oui et le non sont deux paris ; mais c'est le vide du non qui donne son
    sens au oui, encore que celui-ci débouche sur le même vide, mais après avoir
    sauvegardé les chances d'une Europe politique. Une Constitution, même
    médiocre, même ambiguë, ne peut que renforcer le sentiment d'une identité
    commune et la réalisation de notre communauté de destin.

    Le pari du non porte en lui non pas un "alter-européisme" , qui reste
    malheureusement fantôme, mais la désunion entre ses partisans divers et
    divergents, entre la France et ses partenaires européens, et il renforcerait
    les tendances centrifuges chauvines.

    Le pari du oui évite la désunion européenne. Il a pour vertu de signifier
    d'abord un oui à l'institution d'une base politique commune aux deux Europe
    qui tendent à diverger, et il permet de reprendre le projet initial vers des
    développements politiques futurs.

    "Alter-Européens", mes amis, mes frères, un effort de pensée pour dissiper
    le mirage des lendemains du non qui chantent.

    Edgar Morin est sociologue.

    par Edgar Morin pour Le Monde
    Article paru dans l'édition du 26.05.05


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