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    :: mercredi, juin 29, 2005 - 18:38 ::
    Canicule : l'homme se sent coupable et va surréagir

    Jean-Pierre Dupuy, philosophe, analyse l'inquiétude liée aux vagues de chaleur :


    Par Eric FAVEREAU

    mercredi 29 juin 2005 (Liberation - 06:00)


    jean-Pierre Dupuy est professeur de philosophie sociale et politique à l'Ecole polytechnique. Il vient de publier au Seuil Petite Métaphysique des tsunamis après avoir écrit en 2002 Pour un catastrophisme éclairé.

    On annonce les premiers morts de la canicule comme on le fait pour les premiers soldats morts sur un champ de bataille, le ministre de la Santé se précipite aux urgences, le gouvernement appelle à la vigilance. A-t-on déclaré la guerre au temps ?

    L'atmosphère peut paraître, il est vrai, irréelle. Car, apparemment, nous n'avons à faire face qu'à quelques jours de canicule. Cela étant, j'analyse un peu de la même façon ce qui se passe ces jours-ci et ce qui s'est passé après le tsunami avec l'incroyable mouvement de dons qu'il a généré. De mon point de vue, on assiste à ce que j'appelle la «rousseauisation» de la pensée : il n'y a plus de catastrophes naturelles, le mal ne vient que des hommes et de ce qu'ils ont entrepris. Comme le dit Rousseau dans l'Emile : «Homme, ne cherche plus l'auteur du mal, cet auteur, c'est toi-même, il n'existe d'autre mal que celui que tu causes et dont tu souffres. L'un et l'autre viennent de toi.» Rousseau l'écrit juste après le tremblement de terre de Lisbonne, le 1er novembre 1755.

    Le tsunami s'est déroulé en 2004.

    Et qu'a-t-on vu ? Une association d'études des catastrophes naturelles a pu dire qu'elle renonçait à la notion de catastrophe naturelle, car si un tremblement de terre sous-marin n'est pas le fait de l'homme, toutes ses conséquences en revanche ne dépendent que de lui, avec ses constructions, ses politiques ayant entraîné le réchauffement de la planète.

    L'homme est-il responsable ?

    S'il est responsable d'un tsunami ou plus bêtement d'une canicule, il en est aussi coupable. Donc il doit réparer. Je pense que cette rousseauisation est une catastrophe. Des philosophes qui travaillent sur les nanotechnologies vont même jusqu'à supprimer la notion de mort naturelle. L'homme serait donc même coupable de sa mort. C'est l'orgueil métaphysique. Et comme il est coupable de ce qui arrive, il va surréagir. Car on doit mettre au point une solution. Entendez-moi, il ne s'agit pas de plaider la passivité devant le mal ou les catastrophes, mais il y a des seuils à ne pas dépasser ; par exemple celui de l'orgueil. Or, quand même, cette minicanicule de trois jours n'est pas la résultante d'une cause unique. Le climat est un système complexe, le réchauffement climatique n'est pas dû à la seule main de l'homme. C'est tout le système qui est en cause quand il «bugue». Dire que c'est la faute de l'homme n'a pas de sens. C'est pour cela que je défends la notion de catastrophisme éclairé, pour faire face lucidement au mal ou aux catastrophes. D'autant qu'on le sait, à se croire responsable de tout, on ne prend plus au sérieux ce qui survient.

    Mais pourquoi faisons-nous une fixation sur le temps, désormais vécu comme une menace ?

    Le temps nous concerne, c'est une des choses qui nous touchent directement. Il affecte nos humeurs. On pourrait parler de la destruction des systèmes écomarins mais c'est abstrait.

    Et quand survient une catastrophe, la solidarité s'affiche parfois de manière outrancière.

    Cela s'inspire de la même logique. Lors d'un débat, une représentante de Médecins sans frontières notait un emballement de la machine du don après le tsunami. Une machine qui marche au mimétisme. Et qui conduit à une inversion de l'aide. D'habitude, disait-elle, nous partions des besoins de la population. Là, on est parti des dons. Qu'est-ce qu'on allait faire de tous ses dons ? Ce qui se passe aujourd'hui en France est peut-être du même ordre, à un petit niveau. Comme tout le monde a peur d'être responsable et qu'on porte aussi la culpabilité de la canicule de 2003, on se précipite pour faire quelque chose. Le risque est d'assister à un emballement. Or, on le sait, le don qui se donne en spectacle à lui-même n'est pas un don. Même si, je le redis, il ne s'agit pas de cracher sur la solidarité, il y a un risque que nos réactions soient aveugles, orgueilleuses. Et que l'on oublie les tsunamis silencieux.

    En 2003, on avait reproché à Jean-François Mattei, ministre de la Santé, d'être resté dans sa maison du Var...

    C'est une affaire de seuil, concept que le philosophe Ivan Illich avait mis en lumière dans la médecine : passé un certain seuil, la médecine rend malade. Dans le don, c'est pareil. Mais comment définir le seuil ? On n'a pas de réponse, au mieux des repères. En tout cas, l'attitude de quelqu'un qui veut aider, non pas parce que la personne en a besoin, mais parce qu'elle se sent responsable, tue l'aide.


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