OPAZZO[.net|.com]
Nothing, Nowhere and Beyond ...
Post Precedents
  • L'empreinte biologique, nouveau titre d'identité
  • Aucun Homme n'est libre s'il ne sait pas se contrô...
  • Libération : Ecce Hobbes
  • Fantasme
  • Libération : Google, le nouvel ogre de la littérat...
  • Libération : Comment les Etats-Unis délocalisent l...
  • Quelques sites
  • Sciences et parasciences : une question mal posée...
  • Morin, question de méthode
  • Vive le cinéma :(
  • Le blog au quotidien, ou presque...

    :: mercredi, mai 04, 2005 - 17:09 ::
    Biopolitique - Autour de la nouvelle carte d'identité

    Les journaux ne laissent aucun doute : qui voudra
    désormais se rendre aux Etats-Unis avec un visa sera
    fiché et devra laisser ses empreintes digitales en
    entrant dans le pays. Personnellement, je n'ai aucune
    intention de me soumettre à de telles procédures, et
    c'est pourquoi j'ai annulé sans attendre le cours que
    je devais faire en mars à l'université de New York.

    Je voudrais expliquer ici la raison de ce refus,
    c'est-à-dire pourquoi, malgré la sympathie qui me lie
    depuis de nombreuses années à mes collègues américains
    ainsi qu'à leurs étudiants, je considère que cette
    décision est à la fois nécessaire et sans appel et
    combien je tiendrais à ce qu'elle soit partagée par
    d'autres intellectuels et d'autres enseignants
    européens.

    Il ne s'agit pas seulement d'une réaction épidermique
    face à une procédure qui a longtemps été imposée à des
    criminels et à des accusés politiques. S'il ne
    s'agissait que de cela, nous pourrions bien sûr
    accepter moralement de partager, par solidarité, les
    conditions humiliantes auxquelles sont soumis
    aujourd'hui tant d'êtres humains.

    L'essentiel n'est pas là. Le problème excède les
    limites de la sensibilité personnelle et concerne tout
    simplement le statut juridico-politique (il serait
    peut-être plus simple de dire biopolitique) des
    citoyens dans les Etats prétendus démocratiques où
    nous vivons.

    On essaie, depuis quelques années, de nous convaincre
    d'accepter comme les dimensions humaines et normales
    de notre existence des pratiques de contrôle qui
    avaient toujours été considérées comme exceptionnelles
    et proprement inhumaines.

    Nul n'ignore ainsi que le contrôle exercé par l'Etat
    sur les individus à travers l'usage de dispositifs
    électroniques, comme les cartes de crédit ou les
    téléphones portables, a atteint des limites naguère
    insoupçonnables.

    On ne saurait pourtant dépasser certains seuils dans
    le contrôle et dans la manipulation des corps sans
    pénétrer dans une nouvelle ère biopolitique, sans
    franchir un pas de plus dans ce que Michel Foucault
    appelait une animalisation progressive de l'homme mise
    en ?uvre à travers les techniques les plus
    sophistiquées.

    Le fichage électronique des empreintes digitales et de
    la rétine, le tatouage sous-cutané ainsi que d'autres
    pratiques du même genre sont des éléments qui
    contribuent à définir ce seuil. Les raisons de
    sécurité qui sont invoquées pour les justifier ne
    doivent pas nous impressionner : elles ne font rien à
    l'affaire. L'histoire nous apprend combien les
    pratiques qui ont d'abord été réservées aux étrangers
    se trouvent ensuite appliquées à l'ensemble des
    citoyens.

    Ce qui est en jeu ici n'est rien de moins que la
    nouvelle relation biopolitique "normale" entre les
    citoyens et l'Etat. Cette relation n'a plus rien à
    voir avec la participation libre et active à la sphère
    publique, mais concerne l'inscription et le fichage de
    l'élément le plus privé et le plus incommunicable de
    la subjectivité : je veux parler de la vie biologique
    des corps.

    Aux dispositifs médiatiques qui contrôlent et
    manipulent la parole publique correspondent donc les
    dispositifs technologiques qui inscrivent et
    identifient la vie nue : entre ces deux extrêmes d'une
    parole sans corps et d'un corps sans parole, l'espace
    de ce que nous appelions autrefois la politique est
    toujours plus réduit et plus exigu.

    Ainsi, en appliquant au citoyen, ou plutôt à l'être
    humain comme tel, les techniques et les dispositifs
    qu'ils avaient inventés pour les classes dangereuses,
    les Etats, qui devraient constituer le lieu même de la
    vie politique, ont fait de lui le suspect par
    excellence, au point que c'est l'humanité elle-même
    qui est devenue la classe dangereuse.

    Il y a quelques années, j'avais écrit que le paradigme
    politique de l'Occident n'était plus la cité, mais le
    camp de concentration, et que nous étions passés
    d'Athènes à Auschwitz. Il s'agissait évidemment d'une
    thèse philosophique, et non pas d'un récit historique,
    car on ne saurait confondre des phénomènes qu'il
    convient au contraire de distinguer.

    Je voudrais suggérer que le tatouage était sans doute
    apparu à Auschwitz comme la manière la plus normale et
    la plus économique de régler l'inscription et
    l'enregistrement des déportés dans les camps de
    concentration. Le tatouage biopolitique que nous
    imposent maintenant les Etats-Unis pour pénétrer sur
    leur territoire pourrait bien être le signe
    avant-coureur de ce que l'on nous demandera plus tard
    d'accepter comme l'inscription normale de l'identité
    du bon citoyen dans les mécanismes et les engrenages
    de l'Etat. C'est pourquoi il faut s'y opposer.

    Traduit de l'italien par Martin Rueff

    Giorgio Agamben est philosophe, professeur à
    l'université de Venise et à l'université de New York.


    ::
    0 commentaire(s) ::
    ...
    Commentaire(s):
    Enregistrer un commentaire
    This page is powered by Blogger. Isn't yours?