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    :: dimanche, mars 20, 2005 - 04:38 ::
    Fantasme

    Bibliothèque
    Fantasme

    Par Gérard DUPUY

    samedi 19 mars 2005 (Liberation - 06:00)

    Si nous voulons tout, nous pourrons l'avoir bientôt sur l'écran ­ tout ce qui s'est écrit, dessiné, peint, filmé, photographié, musiqué, bâti, calculé. Le projet d'archiver et de mettre en ligne quinze millions d'ouvrages réveille le fantasme du savoir absolu à portée de clic, de l'omniscience instantanée en libre-service. Vertige à part, les questions soulevées par ce nouveau prodige futuriste sont étrangement familières. Service public ou initiative privée ? Efficacité impériale ou coopération cosmopolite ? Et tout ça, à quoi bon ?

    Depuis l'ère Gutenberg, les grandes bibliothèques dites nationales ont offert au déploiement des Etats un support discret de sacralité. On peut bien sûr s'inquiéter de l'irruption en ces sanctuaires d'une entreprise privée dont le seul vrai métier est de vendre de la publicité. Mais pourquoi, alors que le besoin était perceptible, la technique apparemment pas renversante et les capitaux nécessaires pas extravagants, les augustes administrations lui ont-elles laissé le terrain libre ? Le projet Google donne à cette bibliothèque universelle une maîtrise d'oeuvre américaine. Plutôt que de s'en affliger, il faut agir, vite et bien. Ce n'est pas parce que la coopération internationale est moralement supérieure aux décisions unilatérales qu'un contre-projet européen à Google s'imposera aux lecteurs, mais parce qu'il sera meilleur. Il n'existe pas d'autre obstacle à l'entrée de nouveaux acteurs sur Internet que leur inertie.

    A part ça, ce projet favorise une lecture hypertechnique, mélange de calcul opérationnel et d'impératif de rentabilité. Sur papier ou sur écran, les bibliothèques sont des lieux de travail. Un poète français d'avant l'électricité, qui les avait beaucoup fréquentées, en avait conclu que la vraie vie était ailleurs.


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