Sciences et parasciences : une question mal posée?
Bruno Latour
Cet article est le texte révisé par l'auteur d'une conférence tenue à l'Université de Genève le 11 mai 2001. On a conservé, dans la mesure du possible, le style oral.
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Je voudrais reparler de la Raison d'une façon un peu différente : non pas reprendre le débat traditionnel entre rationalisme et irrationalisme qui n'a plus l'intérêt qu'il avait, mais en opposant plutôt la raison courte avec la raison longue. J'appellerai " court " ou " prématuré " le rationalisme qui accepte de produire par opposition un irrationalisme qui lui est associé comme l'ombre à la lumière, et " long " ou " lent " le rationalisme qui a pour mission de modifier l'irrationalisme jusqu'à le faire disparaître. Je vais pratiquer cette opération par quatre mouvements ou quatre tâches différentes, dont la complexité peut paraitre troublante mais j'estime que, lorsqu'on prétend ébranler le rationalisme, il faut le faire avec soin car ces sujets ne permettent ni l'approximation ni la précipitation.
La première tâche, le premier mouvement auquel je voudrais me livrer, c'est de redonner un peu d'espace et de durée à la tradition rationaliste en l'interrogeant non pas du point de vue épistémologique mais du point de vue politique. Quelle est la politique du rationalisme et quelles sont les causes de de son échec présent ?
Mais tout d'abord y a-t-il échec ? Je crois qu'il suffit de mesurer l'intérêt durable du public pour les parasciences pour en juger. Après tout, si les fondateurs de cette université avaient imaginé qu'en 2001 on organiserait à Genève une série de conférences sur les soucoupes volantes, la parapsychologie, la cryptozooogie et autres joyeusetés, ils eussent été effrayés. Ils auraient considéré cela comme une catastrophe, ils ne ppuvaient pas penser que cent ans plus tard " on en serait encore là ". Donc l'échec du rationalisme à convaincre que ces choses bizarres n'existent pas ou ne sont plus d'actualité et qu'on ne peut plus simplement les analyser comme des formes archaïques de comportement me paraît une évidence empirique qui doit faire l'objet d'une interrogation. Pourquoi le rationalisme a-t-il échoué ?
Parce que, d'après moi, il s'est trompé de politique. Le rationalisme a considéré que ce que j'appelle la composition du monde commun, c'est-à-dire le fait que nous vivions dans le même monde, que nous partagions les mêmes connaissances, que nous ayons affaire aux mêmes objets, était déjà, au fond, réalisé. Il a considéré que, par l'intermédiaire des sciences, nous connaissions suffisamment ce que les philosophes appellent les qualités premières et qu'il suffisait ensuite de répandre par les universités les écoles et la vulgarisation scientifique l'évidence de ces réalités objectives, pour que, comme la neige au soleil, l'archaïsme, les représentations fantasmatiques, l'irrationalité, disparaissent du paysage.
Ce qu'on appelle les qualités premières, c'est l'ensemble des choses qui nous constituent par exemple ici dans cette salle, les neurones de notre cerveau, les gênes de notre patrimoine, la physiologie de notre corps, les atomes de cette estrade, tout cela, que nous pouvons ne pas voir ni sentir, est néanmoins déjà là, c'est déjà ce qui nous constitue, c'est déjà ce qui nous compose, ce que nous ne pouvons pas ne pas partager, bref, ce que nous avons de commun, que nous le voulions ou non, que nous le sachions ou non. Et puis de l'autre côté, il y a ce que les philosophes appellent les qualités secondes, qui elles sont subjectives, qui, elles effectivement, divergent selon les affiliations religieuses, les idéologies, les positions politiques, mais qui ont comme caractéristique de ne pas renvoyer à la nature objective des choses. Donc, nous avons d'un côté des qualités qui nous unissent, les qualités premières, qui sont indiscutables, et qui font l'objet des sciences et puis de l'autre, il y a ce qui nous divise qui sont les positions subjectives, la multiplicité des opinions et des affects qui ne peuvent renvoyer qu'à l'intériorité, qui n'ont pas vocation à donner accès au monde réel.
Si nous réfléchissons à cette distinction, il s'agit bien d'une organisation politique puisqu'elle dit la chose suivante : le monde commun existe déjà et les sciences le connaissent. Ce qui existe et nous divise doit évidemment être respecté puisqu'il s'agit de la subjectivité, des passions etc, mais toutes ces valeurs n'ont pas à interférer sur ce qui ameuble réllement le monde. Le rationalisme ne s'est donc pas trompé par erreur épistémologique, ce n'est pas une mauvaise théorie de la connaissance ? bien qu'elle soit aussi ça comme je le montrerai tout à l'heure ? mais c'est d'abord un coup de force politique. Le rationalisme consiste à affirmer que l'unité de ce qui nous réunit est déjà achevé et que ce qui nous divise finalement n'a pas d'importance, puisque les qualités premières n'ont pas vocation à dire autre chose du monde que ce qui peuple l'intérieur des consciences subjectives ?en tous cas ce qui nous divise n'a pas de profondeur objective.
Or, la caractéristique des objets qui remplissent, ce qu'on appelle, pour faire vite, les " parasciences ", c'est qu'ils refusent justement d'être des phénomènes limités à la subjectivité et à l'intériorité. Lorsque des soucoupistes prétendent apporter les preuves de l'existence des soucoupes volantes c'est bien dans le monde réel, dans le cosmos, celui même des qualités premières qu'ils prétendent les faire voler. Ils ne se contentent aucunement de faire voler des soucoupes dans l'espace intérieur du rêve, dans l'espace virtuel de la fiction, ou de le rapatrier dans les neurones d'un monde propre au seul esprit connaissant. Jamais ils n'accepteraient la position dans laquelle les met le rationalisme classique : " C'est une opinion subjective amusante, intéressante, respectable, certes mais qui évidemment ne peut pas prétendre à atteindre des objets du monde, circuler dans un air ou dans un cosmos qui est celui de la connaissance objective. Donc nous ne pouvons accepter de débattre avec vous, les ufologues, en respectant votre intériorité, qu'à la condition que vous ne parliez que de vos fantasmes ou de vos sentiments intérieurs. Nous n'avons pas, " disent les rationalistes, " à considérer que les objets dont vous parlez ont un poids ontologique, comme disent les philosophes ; nous voulons bien discuter mais à condition qu'il ne s'agisse pas de revendications concernant le monde réel. " Or, il y a dans tous ces objets des parasciences, pour les participants eux-mêmes, une exigence de réalité, une exigence de participer à la composition du monde commun. Et ceux que les rationalistes appellent les irrationalistes ont justement l'ambition de dire " Nous voulons participer à la définition du cosmos. Nous voulons peupler avec nos soucoupes et nos succubes l'univers des choses mêmes et non pas seulement l'intériorité psychologique de notre conscience. Et si vous nous renvoyez à notre psychologie, alors nous nous mettons en colère, nous entrons en dissidence et refusons tout dialogue. "
Pour prendre un exemple bien connu, le débat américain entre darwinisme et créationnisme est exactement de ce type. Si les créationnistes disaient " Nous avons une volonté, des opinions et des sentiments qu'il faut respecter mais évidemment nous n'avons pas la prétention d'intervenir dans la définition de ce qui s'est passé dans le monde depuis la Création ", il n'y aurait pas de querelle et on les respecterait comme on respecte les sentiments religieux dans un monde de tolérance relative et relativiste. On se contenterait de dire : " Très bien, vous avez des positions subjectives mais évidemment ça ne va pas plus loin, et donc cela ne saurait interférer avec le darwinisme qui, quant à lui, parle de la façon dont le monde extérieur, et non intérieur, est fait. " Or, ce qui rend le créationisme si dangereux pour les rationalises et les évolutionistes américains, c'est précisément que ses sectateurs prétendent non seulement avoir des sentiments religieux mais aussi avoir accès, par ces sentiments religieux, à des êtres qui peuplent le monde, à une histoire réelle et non pas simplement à une histoire subjective. Ils ne demandent pas qu'on respecte leurs croyances intérieures mais qu'on reconnaisse aussi la vérité extérieure de ce qu'ils affirment.
Le cas de l'avortement, pour rester dans les exemples américains, offre un parallèle frappant. Les anti-avortements ne veulent pas simplement dire : " Nous avons des sentiments respectables concernant la mort et la vie qui renvoient à notre subjectivité à notre droit le plus strict à l'opinion et à la croyance privée ". Pas du tout, ils veulent intervenir directement dans la définition de ce qui est vivant et de ce qui n'est pas vivant, dans la politique de la mort et de la vie, comme ils disent, et ne veulent à aucun prix qu'on limite leurs positions à des sentiments privés. On pourrait évidemment multiplier les cas dans lequel la politique du rationalisme qui consiste à renvoyer les revendications concernant le monde commun à la simple subjectivité d'une part ou à l'accord évident de la raison d'autre part, ne fonctionne plus. La situation où le rationalisme pouvait renvoyer les irrationalistes à la subjectivité, se trouve en quelque sorte en arrêt, suspendu, on lui résiste.
D'après moi, ce n'est pas du tout par un débat épistémologique qu'il faut aborder ces questions, en essayant par exemple de montrer que les parascientifiques sont de " mauvais chercheurs ", qu'ils ne comprennent pas la " bonne méthode scientifique ", qu'ils font des " erreurs de raisonnement ", qu'ils ne savent pas " falsifier " leurs propositions à la manière de Popper etc ., mais en termes de résistance politique à une composition du monde commun fait par d'autres sans composition progressive, sans discussion et sans débat.
La raison pour laquelle cette absence de débat est si choquante, c'est que dans le cas du monde construit par le rationalisme, ce monde commun, ce monde des qualités premières, a un léger inconvénient que les rationalistes et les modernistes ont toujours reconnu : bien que ce monde soit le seul véritablement objectif, il a le léger défaut d'être absolument dénué de sens humain. Il est à la fois réel, objectif, invisible ?puisqu'il faut des sciences de plus en plus élaborées pour le découvrir? et sans signification, c'est-à-dire qu'il ne répond pas, comme, on dit aux exigences de la subjectivité. Le thème est bien connu, il a fait vibrer tous les modernistes : " ces espaces infinis nous effraient ". D'un autre côté, les qualités secondes, comme nous le savons fort bien, celles qui peuplent selon les rationalistes le cÏur humain, l'intériorité de nos consciences, si elles ont l'immense inconvénient d'être fausses, de ne procurer aucun accès au monde réel, ont l'énorme avantage d'avoir du sens, c'est-à-dire de parler à la pauvre humanité.
Ce que Alfred North Whitehead, le grand philosophe anglais du siècle dernier, appelait la bifurcation de la nature, la distinction entre qualités premières et qualités secondes, n'est pas simplement une impossibilité philosophique, non pas simplement une impossibilité éthique, c'est aussi une impossibilité politique. Comment imaginer que nous soyons partagés entre d'un côté des qualités premières qui nous unissent, mais qui n'ont pas de sens, et de l'autre côté des qualités secondes qui nous divisent mais qui ont l'avantage d'avoir un sens qui lui-même ne permet aucun accès au monde réel ? La réalité n'a pas de sens et le sens pas de réalité ! À cause de cette bifurcation insensée, l'histoire moderne ne se trouve pas du tout dirigée, contrairement à ce que croyaient nos ancêtres rationalistes, dans un mouvement de conquête progressive par la raison du sens commun, avec quelques poches d'irrationalisme indécrottable qui vont bientôt, grâce à l'enseignement, disparaître. On se trouve plutôt, si je peux me permettre cette métaphore grossière, dans la situation du piston d'une seringue bouchée qu'on essaierait de pousser et qui ne saurait aller plus loin. Je pense que la situation actuelle est une situation d'incompressibilité. Le rationaliste continue à pousser et il se heurte à une barrière, à des poches de résistance de plus en plus nombreuses.
On a beau discuter, organiser tous les débats qu'on veut, comme l'a montré Marianne Doury dans un très joli livre, Le Débat immobile, ça ne change absolument rien, car il ne s'agit ni de fait, ni de rationalisme épistémologique, mais de politique. Le rationalisme court avait fait une hypothèse un peu prématurée. Il avait pensé que si nous étions tous des scientifiques, ou des quasi scientifiques comme les enfants des écoles, nous finirions par tomber tous d'accord. Plus les gens deviendraient scientifiques, plus ils seraient en harmonie. Tel était le rêve. C'était bien mal connaître les scientifiquesÉ.
Le rationalisme n'a pas vu que cette supposition avait quelque chose d'insuportable : on allait faire le monde commun sans combat, ni débat. Si l'on regarde sur Arte ce beau film d'Emmanuel Laurent, sur " l'homme de Kennewick ", on assiste à l'un de ces débats typiques de la période actuelle. L'homme dit " de Kennewick ", est un squelette découvert au Nord Ouest des Etats-Unis et ce squelette paraît dater de 10.000 ans échappant donc, et de loin, à l'ensemble des traditions du lieu puisque nulle filiation n'est possible à cette échelle de temps entre des populations actuelles et des hommes aussi anciens. Par contre il a été revendiqué par les scientifiques qui ont demandé à ce que ce squelette rentre en quelque sorte dans le domaine de la science auquel il semble appartenir de droit, pour pouvoir être étudié en profondeur. Mais nous nous trouvons maintenant dans une nouvelle époque, dans cet état que j'appelle de rationalisme incompressible. Par conséquent l'homme de Kennewick a fait l'objet d'une action en justice. Certaines nations Indiennes du Nord Ouest des Etats-Unis ont demandé à ce qu'on rapatrie ce squelette pour qu'il soit dignement enterré selon la loi américaine, la NAGPRA, qui oblige l'Etat à rendre aux indiens les restes de leurs ancètres. Mais l'inconvénient c'est qu'il faut, pour appliquer la loi, prouver qu'il existe une filiation plausible entre ce squelette et la nation qui le réclame. Or, ce squelette est si vieux qu'il n'y a pas une nation qui le réclame mais plusieurs. Vous pouvez voir dans le film la cérémonie de commémoration en l'honneur du squelette par les Indiens d'une nation suivie quelques jours plus tard par celle des néo-Celtes qui prétendent que c'est aussi leur ancêtre, ce qui prouverait qu'en fait ce sont les Blancs qui ont d'abord conquis les Etats-Unis bien avant les Peaux Rouges, lesquels ne seraient donc plus " autochtones " ! Et les chercheurs alors ? Eh bien, le juge a eu l'audace tout à fait étonnante de dire aux scientifiques qui réclamaient se squelette pour leurs propres études : " De quelle tribu êtes-vous ? " C'est-à-dire " A quel peuple appartenez-vous? " Et évidemment les scientifiques ont été un peu surpris. Ils ont dit : " Ce squelette nous appartient parce que nous appartenons au monde de la science, nous appartenons au monde de l'objectivité ". Loin d'appartenir comme une évidence naturelle au peuple de la science, ce squelette est devenu un enjeu de débat entre plusieurs nations, celle des hommes en blouses blanches n'étant plus que l'une des parties prenantes au conflit au lieu d'être, comme auparavant, le juge indiscutable de tout conflit concernant l'objectivité. Et depuis cette dispute tout à fait étonnante, encore irrésolue, le squelette a été arraché aux mains de l'anthropologue qui l'avait découvert et remisé dans un no man's land qui échappe à la fois à la science, aux Indiens et aux Celtes. Le Ministère de l'Instérieur l'a en quelque sorte retiré du monde commun avant toute étude et avant tout enterrement rituel. Cette affaire de l'homme de Kennewick, je trouve, est très typique de ce genre de situation d'arrêt ou de suspens du rationalisme d'antan sans qu'on puisse voir encore les effets de l'autre politique, ce que j'appelle le rationalisme long, le rationalisme lent.
La deuxième tâche, et j'irais plus rapidement, concerne non pas le rationalisme mais cette fois-ci, de l'autre côté, son ombre projetée: l'irrationalisme. Il faut cette fois-ci essayer de comprendre ceux qu'on a si longtemps accusé d'irrationalité. Et l'affaire au fond est assez simple : elle se concentre autour de la question des fétiches, c'est-à-dire de l'accusation toujours portée contre ceux qui croient, d'être naïfs. La forme même de l'accusation anti-fétichiste, celle que l'on peut lire, par exemple, dans Tintin au Congo, ou sous des formes un peu plus populaires chez Karl Marx, chez Feuerbach, chez Voltaire etc, c'est l'accusation suivante : un naïf sauvage fait de ses mains un idole, cette idole une fois construite lui renvoie une action qui lui parait sortir de l'idole par un phénomène de ventriloquie qu'on trouve aussi dans un autre Tintin, L'Oreille cassée ?difficile à Genêve quand on descend à l'hôtel Cornavin de ne pas penser à Hergé... En bref, l'anti-fêtichiste s'imagine tout simplement que celui qui fabrique le fétiche est supposé être pris ou saisi ou, en quelque sorte, eu par le retour de la chose qu'il a fabriquée.
Et il n'y a plus alors que trois possibilités pour l'anti-fëtichiste afin d'expliquer la naïveté du fêtichiste: la première, c'est évidemment la naïveté : le fétiche fabriqué surprend tellement le sauvage ou le naïf qu'il attribue " pour de vrai " l'action au fétiche. La deuxième, beaucoup plus courante, est la mauvaise foi, c'est-à-dire que, au fond, le fêtichiste est un salaud, au sens sartrien, puisqu'il est à la fois en train de fabriquer le fétiche et en même temps en train d'attribuer l'action du fétiche à quelque chose qu'il a fabriqué tout en faisant semblant d'oublier la différence entre les deux. Enfin, troisième possibilité, c'est la grande scénographie du rationalisme classique, la manipulation : des prestidigitateurs pervers, le plus souvent des prêtres ou des clercs de toute sorte, ont trompé les pauvres naïfs en faisant croire que nous avons là dans le cas du fétiche un être réel alors que nous n'avons qu'un pauvre produit fabriqué de nos mains. C'est la dénonciation des faux miracles et des faux prestiges que l'homme des Lumières ne s'est jamais lassé de répéter.
Or chose étonnante, si l'on pose la question : " Est-ce que nous avons des preuves empiriques de ce fêtichisme tant dénoncé ? ", la réponse est non. Il n'existe pas de preuve anthropologique empirique de l'existence de ce fameux croyant qui serait soit de mauvaise foi, soit naïf, soit manipulé par les clercs. Je donnerai deux exemples, l'un brésilien et l'autre suisse qui me tient beaucoup à cÏur.
Le premier brésilien, c'est une étude d'une de mes collègues, Patricia de Aquino, qui travaille sur le candomblé au Brésil, une nouvelle religion à la fois africaine et chrétienne, disons syncrétique. Le premier interview qu'elle m'a apportée lors de son premier terrain, était celui d'une jeune femme qui venait d'un couvent du candomblé et qui s'était déplacée dans un autre couvent en fournissant cette explication : " Oui je viens dans ce couvent parce qu'on y fabrique des dieux mieux que dans le couvent où j'étais ". Et le mot qu'utilisait cette personne était dérivé, du mot fazer mot même qui, comme vous le savez probablement, a donné le mot feticio, fétiche. Je suis donc tombé en arrêt, stupéfait, devant l'usage de ce verbe car on m'avait appris, quand je lisais Feuerbach, Voltaire, Marx, Hergé que lorsqu'on avait affaire à un fêtichiste, on avait affaire à quelqu'un qui était eu, qui était saisi qui croyait dur comme fer aux dieux mais on ne m'avait jamais préparé à voir dans le croyant même quelqu'un qui dirait : " Ici on fabrique, on assoit des bons dieux ", ou plutôt " on fabrique bien des dieux ". Les personnes naïves, qui croient, sont supposées être naïves, elles sont supposées être prises, elles ne sont pas supposées dire " Je fabrique ", sans ça elles ne sont plus des fêtichistes, elles occupent à la fois toutes les positions, celle de celui qui fabrique, celle de celui qui reçoit la grâce de ce qui est fabriqué, et celle de celui qui est fabriquée par le choc en retour de ce qu'il a fait. Or, cette initiée dit tout à fait explicitement " Ici on fabrique de bons dieux ". Une chose est sûre, si l'on prend au sérieux une telle phrase, la mauvaise foi disparait, la manipulation aussi et avec elle la naïveté. Contrairement à la scénographie de l'antifétichisme, nous nous trouvons là devant une action subtile pour laquelle l'anthropologie n'a absolument aucune explication. Rien de moins naîf qu'un fétichiste.
Deuxième exemple, celui-là suisse, une exposition à Berne, Bildersturm, qui je l'espère est maintenant terminée, et qui porte sur la destruction des images au début de la Réforme. Cette exposition a pour objet de façon explicite, à travers le choix des Ïuvres, les panels, les mannequins de cire, de faire à nouveau, quatre siècles après, le geste iconoclaste de destruction des églises et des statues en ridiculisant les catholiques suisses qui sont accusés de " croire encore " à toutes ces choses dont le protestantisme bernois, par un acte de courage fondateur, s'est pourtant délivré au cours de la Réforme. Cette exposition accumule les images de Sainte Vierge massacrées, de Christs détruits, de saints égorgés par des protestants. On y trouve même dans une scène qui est une apothéose de l'anti-fêtichisme, des personnages de cire du genre de ceux du Musée Grévin, reconstituant des Bernois héroïques de l'an 1620 qui cassent et concassent et fondent des ciboires et des croix précieuses pour en faire enfin quelque chose d'utile à la Suisse : des pîèces de monnaie sonnantes et trébuchantes ! Mais tout cela est présenté sans la moindre ironie, sans la moindre indication que cette furie destructrice, tellement proche de celle des talibans détestés, pose le plus petit problème de conscience.
Il s'agit dans cette exposition, de bout en bout, de célébrer la destruction des images par les héroïques protestants suisses, ou plutôt bernois. Il y a même une petite vidéo qui montre une cérémonie religieuse catholique dans la cathédrale de Lucerne, dans lequel un Christ polychrome monte dans le narthex tiré par une corde le jour de la cérémonie de l'Ascension ; la caméra est placée de telle façon que l'image donnée des catholiques lucernois à Berne dans cette exposition est celle de sauvages qui " croiraient naïvement ", prétend la vidéo, que c'est le Christ lui-même qui monte au ciel, que les catholiques lucernois sont tellement " enfoncés dans leurs croyances naïves " qu'ils sont obligés de s'associer à ces objets polychromes pour pouvoir " penser " l'Ascension. Heureusement, dit l'exposition, en 1620, les courageux bernois ont arraché l'église à ces croyances, ont brulé, démoli et détruit tous ces objets et sont passés de l'icone à la croix qui est un symbole abstrait, comme vous le savez, et entrés à la fois dans le protestantisme et dans le règne sacré de l'argent...
Nous avons là un cas typique : les bernois protestants croient que les lucernois catholiques croient. Or, les lucernois catholiques ne croient pas naïvement que le Christ qui monte soit effectivement le Christ pas plus que l'initiée du candomblé n'ignore qu'elle fabrique elle-même ses objets cultuels. Mais, bien sûr, lorsqu'on va vouloir démolir leur christ polychrome au nom de cette croyance en la croyance, les lucernois vont se révolter contre les bernois ?ce qui aux yeux des réformateurs va, bien évidemment, confirmer leur certitude qu'ils ont affaire à des attardés et des idôlatresÉ Cette histoire est tout à fait exemplaire parce qu'elle nous montre sur le vif un cas du travail d'imputation fait par les rationalistes à ceux qui croient, et la facilité déconcertante avec laquelle on accuse les autres de croire naivement. Car, évidemment, pour ceux qui ont la moindre connaissance théologique sur les icônes, il va de soi que cette image du Christ qui monte le jour de la cérémonie de l'Ascension n'engage rigoureusement aucune " illusion ", comme si l'on devait imaginer que les pauvres lucernois catholiques " croyaient " que c'est vraiment le Christ qui montait au ciel. Ce que j'appelle la croyance en la croyance est précisément ce qui rend impossible de comprendre ce qui se passe dans les actes de foi. Nous avons là un paradoxe amusant, une mordante ironie : ne croient à la croyance que les rationalistes. La croyance en la croyance, la croyance en l'idée que les autres croient naïvement est précisément ce qui n'est jamais empiriquement vérifiable.
Si la première tâche consistait à interroger la politique du rationalisme, la deuxième à disputer de ce qu'on appelle à tort l'irrationalisme, la troisième tâche consiste à interroger non plus les fétiches mais les faits ?ce qui un peu ma spécialité. De l'autre côté de cette dichotomie traditionnelle entre croyance et savoir, rationalisme et irrationalisme, qu'en est-il de ces lieux ou se fabriquent les sciences qui servent après tout de garantie aux prétentions politiques du rationalisme à occuper tout l'univers extérieur ? Si, au fond, comme je viens de le suggérer, la croyance en la croyance ne mobilise jamais que le rationaliste et jamais le croyant, qu'en est-il alors des faits ? Le rationaliste que j'appelle " court " ou " prématuré ", faute de pouvoir s'appuyer sur l'existence réelle de l'irrationalisme, peut-il au moins se prévaloir de la solide dureté des faits scientifiques ?
Je passerai très vite mais je crois qu'on peut résumer l'une des découvertes, si le mot n'est pas trop fort, des science studies, de l'étude scientifique des sciences, dans l'affirmation suivante : dans le laboratoire se découvre un autre phénomène tout à fait différent de celui que le rationalisme imagine être propre aux sciences, celui du faire-faire. De même que du côté des fétiches, ce qui intéresse les féticheurs, les producteurs de fétiches, les producteurs de divinités, c'est la capacité de faire-être, de faire-faire des fétiches, de même dans le cas du laboratoire, je l'ai montré bien souvent, ce qui est tout à fait extraordinaire, c'est la capacité du scientifique à faire être des faits. Les savants ne tombent évidemment jamais sur des faits " tout faits ", nous le savons depuis Bachelard.
Le chercheur construit une situation dans lequelle, pour prendre un exemple que j'ai souvent cité, Pasteur au laboratoire fait faire à ses microbes quelque chose. Il constitue la scène qui rend possible l'autonomie objective des microbes. Si vous enlevez Pasteur il n'y a pas de microbes. Mais si vous pensez que Pasteur " fabrique " au sens de l'anti-fêtichiste ses microbes " de toutes pièces ", alors vous n'avez pas compris ce qui se passe dans un laboratoire. Il fait être ses microbes, il est précisément en train de travailler dur pour que ses microbes soient autonomes et donc, indépendants de lui. Plus il travaille, plus les microbes sont autonomes ; plus il travaille, plus les microbes ont d'objectivité. Et c'est précisément ce faire-faire ou ce faire-être, c'est à dire ce redoublement du mot faire que l'on casse lorsqu'on parle tout simplement, comme s'il s'agissait d'une simple évidence de bon sens, de " fait ".
Mais ce qui est intéressant, on le comprend maintenant, c'est que lorsqu'on casse les fétiches, c'est à dire lorsqu'on casse l'activité propre de fabrication des fétiches on ne comprend rien non plus à la relation du " croyant " avec son fétiche ou avec la divinité qu'il est en train de fabriquer. Et c'est pourquoi j'ai proposé il y a quelques années, le mot de faitiche, c'est à dire une espèce de conjonction des deux mots faits et fétiches, non pas du tout pour ridiculiser les faits en prétendant qu'ils sont " comme des fétiches " mais, au contraire, pour rappeler que dans les deux cas, celui des faits comme celui des fétiches, il y a une action de fabrication qui n'est pas contraire à leur réalité autonome. Autrement dit, l'antifétichisme se trompe deux fois : sur les savoirs comme sur les opinions.
La bizarrerie de l'anti-fêtichisme consiste à placer les fabricants de fétiches devant ce choix comminatoire " Est-ce que vos idoles sont fabriquées ou bien est-ce qu'elles sont réelles? ". Réponse de l'initiée dont je parlais tout à l'heure dans son couvent : " Les deux mon général ! C'est parce qu'elles sont bien fabriquées qu'elles sont réelles. ? Certes ", insiste le rationaliste, " mais sont-elles vraies ou elles sont inventées ? ? Elles sont bien fabriqués ici, mais ailleurs elles étaient mal fabriqués. ? Oui mais sont-elles vraies ? ? Votre question prouve que vous ne comprenez pas ce que c'est de faire de bonnes divinités ".? Mais si, " s'exclament les rationalistes exaspérés, " mais nous voulons la croyance seule et pure, sans la fabrication ?Alors, messieurs " rétorque l'initiée avant de les mettre poliment à la porte de sa cellule " vous n'aurez pas non plus la croyance ".
Mais l'imposture des rationalistes ne se révèlent que lorsque l'on s'aperçoit, symétriquement, que leur même question comminatoire n'a pas plus de sens de l'autre côté. S'ils allaient au laboratoire et qu'ils demandent à Pasteur: " Vos microbes, vous les fabriquez, ou bien ils sont vraiment réels ? " Pasteur dirait pour peu que l'on accepte de le simplifier quelque peu: " Je suis un très bon Ôfabricateur' de faits autonomes et c'est pour cela que je mérite la reconnaissance de la nation. Oui, je suis précisément un bon fabricant. ? Certes ", insistent toujours les rationalistes aussi irritants et malappris à Paris qu'à Rio, " mais vos microbes sont-ils fabriqués ou sont-ils réels ? ? Je ne peux pas obtenir l'objectivité sans la fabrication. Si vous m'enlevez ma bonne fabrication, ici dans ce laboratoire, je n'aurais pas les faits non plus, parce que je suis justement un bon savant. ? Oui mais nous, " s'exclament exaspérés les rationalistes, " nous voulons les faits sans la fabrication. ? Alors messieurs, " répondrait Pasteur avant de les jeter à la porte de son labo, " vous n'aurez pas les faits non plus " !
Ainsi le rationalisme et la tradition rationaliste proposent un choix " Est-ce réel, est-ce construit? " qui, ni du côté du savoir ni du côté de la croyance, ne correspond à la pratique. Ma méthode, dans ces domaines, consiste donc à prendre la décision simple de ne plus poser cette question du tout. C'est ça le " faitiche ", ce nom un peu barbare qui a précisément pour but de rappeler que la question ne se pose jamais. Et si elle ne se pose jamais, ce n'est pas par une sorte de relativisme mou qui voudrait dire qu'au fond, comme Ponce-Pilate, on peut se laver les mains de la question de la vérité. C'est au contraire afin de comprendre ce que c'est que produire des vérités indiscutables qu'il faut refuser la question clef des rationalistes. Cette " grande question " qui occupe le débat entre rationalistes et irrationalistes, elle est inintéressante, elle n'a pas de sens, elle n'occupe ni les producteurs, les constructeurs, les fabricateurs de savoirs ni les producteurs, les constructeurs, les fabricateurs de croyances. En tous cas, ce n'est pas ce qui distingue le savoir de la croyance.
Mais alors, et ce sera ma quatrième et dernière tâche, qu'est-ce qui les occupe ces fabricants de vérités ? Quelle est la vraie différence entre eux ? Pour tenter d'y répondre, il faut passer du rationalisme court ou prématuré à ce que je propose d'appeler le rationalisme long ou lent. Il faut changer dans les deux cas les termes de la question et poser non plus la question " est-ce réel ou construit " mais plutôt celle-ci : " Est-ce que c'est bien ou est-ce que c'est mal construit? ". " Est-ce que sont de bons faits ? Est-ce que vos faits dans le laboratoire sont intéressants ? " Et depuis que je suis entré au laboratoire de mon premier mentor, Roger Guillemin, il y a bien des années maintenant, je me suis toujours posé cette question parce que je ne l'entendais jamais parler de la vérité mais toujours discuter de ce qui intéressant ou non. Cela veut dire quoi quand un scientifique affirme " ça, s'est intéressant "?
Au risque de choquer les organisateurs de ce colloque et d'attenter aux lois de l'hospitalité, je dirai que les objets qui rendent si furieux les rationalistes et qui occupent tant ce qu'on appellent les irrationalistes, ne me semblent pas très intéressantsÉ Ils sont mal construits. Pour être plus poli, plus aimable, plus diplomatique peut-être, je dirais qu'ils poursuivent d'autrs buts qui n'ont absolument rien à voir avec une question épistémologique qui demanderait des preuves comparables à celles des sciences. Tous ces objets du genre soucoupe me semblent plutôt dessinés pour faire rager les rationalistes. Et ça, il faut le reconnaitre, c'est une justification raisonnable et parfaitement compréhensible. Embêter un rationaliste avec une soucoupe volante a l'existence de laquelle on tient mordicus comme un bouledogue pour l'empêcher de remplir le monde avec simplement des planètes et des cosmos, ça c'est intéressant je le reconnais. C'est le petit grain de sable qui empêche de croire que le rationalisme possède une bonne politique. C'est de la mauvaise science peut-être, c'est de la parascience, voire de la pataphysique, mais c'est de la bonne politique. Résister. Résister c'est toujours de la bonne politique.
Mais justement, si je ne suis jamais parvenu à m'intéresser à une seule de ces affaires de parasciences, c'est parce qu'ils ne pratiquent pas clairement la politique de leurs ambitions. Leurs objets chéris me paraissent toujours mal construits, du point de vue que j'ai développé jusqu'ici, car ils ne savent justement pas mieux répondre que les rationalistes à la question de la bonne ou de la mauvaise construction. Ils s'obstinent, au contraire, à poser à temps et à contre temps, la seule question qui leur paraît importante sans s'apercevoir qu'elle leur a été soufflée, en fait, par les rationalistes : " Est-ce que les phénomènes dont on parle sont vrais ou faux ? ". Ce que j'ai découvert en lisant depuis bien des années les recherches de Pierre Lagrange, c'est que justement les seuls qui s'intéressent exclusivement à la mauvaise question " est-ce que ces faits sont vrais ou faux ? " ce sont les irrationalistes ! Voilà qui m'a toujours paru d'une bizarrerie stupéfiante. Ce sont les soucoupistes qui s'occupent exclusivement des faits vrais et des faits faux. Ce sont les parapsychologues qui s'obstinent indéfiniment à dire " Nous avons de vrais faits ". Ce qui intéresse un vrai psychologue n'est pas du tout " Est-ce que c'est vrai ou est-ce que c'est faux ", ça c'est une question importante certes, mais secondaire, une question d'intendance. C'est plutôt : " Est-ce que c'est intéressant ? Est-ce que ça mène quelque part ? Est-ce que ça permet de faire autre chose ? "
Or, les parascientiques croient que la seule et exclusive question qui leur permet de répondre aux autres c'est tout bonnement, tout bêtement : " Est-ce que c'est vrai ? " Pour eux, si c'était vrai ça suffirait. Mais ça ne suffit pas. Dites à un scientifique qu'un phénomène vrai et il vous dira : " So what? Ça mène à quoi ? Ça permet de lier à quoi ? Quelle autre chose pouvez-vous en faire ? Est-ce que c'est bien construit ? " Voilà les bonne questions. Le paradoxe des parasciences, d'après moi, c'est que les seules personnes qui dans ces affaires sont obstinément convaincues que la question épistémologique est la seule question importante, ce sont précisément les irrationalistes, c'est à dire ceux qui tiennent aux objets pour embêter, pour gêner ou pour résister... Les autres, les savants, les chercheurs, n'ont pas du tout cette croyance chevillée au corps, dans les vertus de l'épistémologie. c'est pourquoi, d'ailleurs, comme l'a montré Doury, dans les débats avec les parascientifiques, les scientifiques perdent presque toujours. Ils ne parviennent pas à rester sur le terrain épistémologique que domine généralement très bien leurs adversairesÉ Encore une fois résister c'est bien, mais ce n'est pas tout à fait suffisant comme politique.
L'avantage de mon hypothèse, c'est, d'après moi, qu'elle permet de comprendre pourquoi le choix des objets par lesquels les parascientifiques ont choisi derésister va se porter sur des objets pseudo ou para scientifiques. Pourquoi en effet aller résister avec des objets qui ressemblent au type de phénomènes dont parle la physique, l'astronomie, la psychologie ? Après tout, s'il s'agissait vraiment de résister à des définitions modernistes du monde, on pourrait le faire avec des véritables fétiche, de la véritable religion. Il y a mille façons de résister politiquement au monde que les rationalistes veulent constuire sans le débattre. Pourquoi aller chercher des objets qui sont toujours un peu mais pas tout à fait comme ceux des sciences, des objets qui sont, si je peux dire, factoïdes ? Ces objets, notez-le, sont juste assez semblables à ceux des sciences pour qu'on puisse se dire qu'il y a là " une grave question épistémologique ", qu'il s'agisse de planétologie, de cryptozoologie, de paramédecine, d'astrologie, mais jamais suffisamment pour être engagés dans la grande histoire des faits scientifiques qui exigent justement de répondre, non pas à la question " est-ce que c'est vrai " mais " est-ce que c'est intéressant ? ".
D'après moi, c'est précisément parce que les parascientifiques adhèrent à l'image que le rationalisme nous a donné des sciences, que leurs objets ressemblent à des objets scientifiques ?selon l'image étrange qu'ils se font de l'activité savante. Ils veulent imiter l'épistémologie et sa politique et non pas la réalité pratique des sciences qui poursuivent de tout autres buts et qui répondent à des demandes politiques tout à fait différentes. Les parascientifiques cherchent à reproduire le coup de force des rationalismes sans s'apercevoir que ceux-ci ne parlent aucunement des sciences véritables mais qu'ils rêvent seulement de clouer le bec à leurs opposants avec des faits non fabriqués qui échappent, par conséquent, à la question cruciale de la bonne construction. Sans cette hypthèse, je ne vois absolument aucune raison pour aller s'intéresser à la cryptozoologie ou la paramédecine, quand il ya déjà tellement à faire avec la zoologie et la médecine ! Si ce n'était pas pour imiter et embêter les rationalistes, on se serait occupé d'objets vraiment intéressants, par exemple ceux des sciencesÉ
Mais pourquoi s'occuper de parascience ? Bien sûr, chacun des objets possède une capacité politique à résister mais ils souffrent, à mes yeux, d'un défaut irrémédiable : on ne peut pas poser à leur propos la question " Est-ce que vous êtes bien construit ou mal construits ? ", ce qui n'est pas le cas des objets vraiment scientifiques ou des croyances vraiment religieuses qui sont, au contraire, obsédés par cette question. Les " faits " parascientifiques s'obstinent à dire : " Nous ne sommes pas construits ! nous sommes vraiment scientifiques ". Pas de chance, messieurs et dame les parascientifiques, vous vous trompez de cible : si vous étiez vraiment comme les scientifiques, on pourrait à votre propos poser la question de la bonne construction car les vrais scientifiques, eux, construisent leurs objets et le reconnaissent bien volontiers ?du moins dès qu'ils abandonnent la fragile défense que leur offre les épistémologues. Je suis déplaisant avec les parascientifiques, je le reconnais, mais enfin on ne peut pas traiter ces questions d'un élargissement du rationalisme si l'on cherche à plaire.
Pourquoi les parascientifiques demeurent-ils loins des vrais objets intéressants auxquels on peut poser la question: " Etes-vous bien ou mal construits ? ". Parce qu'il faudrait surmonter les mêmes anathèmes que ceux prononcés par les rationalistes contre la religion et contre les fétiches. Autrement dit, rationalistes et parascientifiques ne partagent pas simplement la même épistémologie et la même politique, ils partagent aussi les mêmes inhibitions.
Pourquoi, par exemple, tant qu'à faire de résister à la composition prématurée du monde commun, ne pas se saisir d'objets qui soient vraiment religieux, des objets capables de sauver, car, après tout, la question du salut est une question que le rationaliste n'a jamais pris en compte et qui est sans conteste vitale. Le cas des images catholiques dont je parlais tout à l'heure est un cas évidemment particulier, mais il y en a beaucoup d'autres où la question " Est-ce bien construit ou mal construit ? " se pose constamment. Après tout la question des bonnes images et des mauvaises images a occupé et continue d'occuper dans une longue querelle toute l'histoire occidentale de la religion depuis Abraham jusqu'aux talibans. Pourquoi donc s'intéresser à des objets parascientifiques inintéressants sauf par leur capacité à résister alors qu'il y a tellement d'objets qui, eux, auraient la capacité de sauver et pour lesquels la question ?bien construit ou mal construit? se poserait nettement ?
Deuxième exemple : pourquoi ne pas s'intéresser aux objets thérapeutiques, à ces objets qui n'ont pas pour but le salut mais la guérison ? Je pose cette question sous l'influence de mon ami Tobie Nathan qui produit dans la cure qu'il appelle ethnopsychiatrique, des fétiches, de vrais fétiches capables d'interroger les divinités, et qui s'occupe d'objets beaucoup plus étranges mais aussi beaucoup plus vitaux que les soucoupes volantes, ou l'astrologie. Il y a là, dans les séances thérapeutiques, une prolifération d'êtres, de divinités capables de guérir et, après tout, guérir c'est, là encore, une activité essentielle pour laquelle le rationaliste n'a pas toujours été d'une énorme utilité. Ma question est donc celle-ci : pourquoi aller toujours chercher des objets qui ont l'apparence des objets scientifiques quand on peut s'intéresser à bien d'autres objets qui, eux, ont des capacités de résistance évidemment énormes mais aussi des capacités de salut et de guérison aussi importants?
Je dirai pour conclure qu'il ne suffit pas d'embêter les rationalistes pour être intéressant. Certes, il pouvait être salubre de faire rager les rationalistes au début, dans les années cinquante, ou soixante, ou soixante-dix, parce qu'ils représentaient en quelque sorte une hégémonie sur la définition du monde extérieur et objectif, qu'ils prétendaient unifier et définir ce monde commun à notre place et sans débat, qu'ils voulaient le remplir de façon telle qu'il ne restait plus à ceux qui le contestaient politiquement que des subjectivités errantes ou que des intériorités sans accès au monde. Mais je dirais que maintenant, en 2001, la question s'est complétement renversée, qu'il faut plutôt protéger l'espèce en voie de disparition des rationalistes. Titiller les rationalistes avait un côté roboratif qu'il n'a plus. Maintenant la question complètement nouvelle c'est celle de la constitution du monde commun : dans quel monde sommes-nous capables de vivre collectivement et de quels êtres ce monde doit-il être progressivement composé ? Cette question, je suis bien d'accord que les rationalistes n'ont pas le droit de la résoudre en disant ce monde commun est déjà constitué une fois pour toutes, sous la forme des qualités premières et que nous, le vulgum pecus, nous n'avons droit qu'à des désaccords subjectifs. Il y a là effectivement quelque chose de politiquement d'indigne. Il s'agit là, comme le dit isabelle Stengers, d'une tolérance intolérable qui coupe court aux exigences ce qu'elle appelle la diplomatie et qui permet de se débarrasser du problème en renvoyant tous les désaccords à l'irrationalité et la subjectivité.
Oui c'est vrai le rationalisme était un peu court, il prétendait résoudre trop vite la question de la composition du monde commun. Mais s'il y a quelque chose d'inutile politiquement pour la composition de ce monde commun, c'est d'aller produire simplement pour laisser la porte ouverte, pour embêter les rationalistes, des objets qui ont la forme d'objets scientifiques mais qui ne se prêtent pas à la question de la bonne construction. C'était politiquement intéressant au moment où le rationalisme prétendait occuper le monde, ça ne l'est plus, à mon sens, au moment où la question devient de savoir dans quel monde doit-on vivre et quelle forme de vie commune, quel cosmogramme on doit partager. Telle est la question du rationalisme long et lent, celui qui nous permet de reprendre l'ambition du rationalisme court, mais avec d'autres moyens, d'autres institutions, une autre philosophie de la nature, une autre ontologie. Mais ce serait là l'objet d'une autre conférence.
article extrait du
site de Bruno LATOUR
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